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Portrait de la Banque Reyl par Myret Zaki, Bilan
François Reyl et son père Dominique expliquent comment ils ont réussi à substituer de nouveaux revenus à lâérosion des marges du secret bancaire. Et à surmonter lâaffaire Cahuzac.
Il y a une année, lâaffaire Cahuzac faisait les unes des journaux. Le ministre français du Budget, accusé de «blanchiment de fraude fiscale» en Suisse, quittait le gouvernement. La banque Reyl se retrouvait sous les projecteurs, ainsi que ses associés, pour avoir géré les fonds de Jérôme Cahuzac dès le début des années 90 (alors quâil nâexerçait pas encore de charge politique).
Quâen est-il aujourdâhui? «Beaucoup de choses totalement erronnées ont été dites. Il est temps que nous expliquions qui nous sommes réellement». Le CEO François Reyl, 47 ans, nous a reçus à la banque, rue du Rhône, avec son père Dominique Reyl, 76 ans, président et fondateur de lâétablissement.
Les chiffres de la banque racontent en effet une autre histoire que celle ressassée en 2013: le groupe Reyl affiche une belle santé financière et un dynamisme intacts. Depuis 2008, la progression de la masse sous gestion du groupe a été de 451%, passant de moins de 2 â¯milliards de francs à 9,1â¯milliards à fin 2013.
Reyl a connu cette évolution uniquement à la faveur dâune croissance organique. Une croissance, quâelle doit au fort développement de ses métiers institutionnels, notamment dans les fonds de placement, dont les bonnes performances, selon François Reyl, «ont attiré par effet dâentraînement une nouvelle clientèle institutionnelle suisse et étrangère».
Le succès de la banque doit beaucoup à lâétat dâesprit de banque dâinvestissement insufflé par François Reyl, qui, très tôt dans sa carrière, sâest spécialisé dans ce métier quâil a exercé entre 1989 et 2002, dont sept ans chez Credit Suisse First Boston.
Reyl a ainsi accéléré dès 2012 le développement de son activité de «corporate advisory», ou conseil aux entreprises. Avec deux autres associés, Lorenzo Rocco di Torrepadula et Christian Fringhian, venus également de la banque dâinvestissement, François Reyl a fait de cette activité un métier phare de Reyl. «Les métiers de banque dâaffaires sont en général menés depuis Londres et New York; or il nây a aucune raison pour que Genève ne développe pas, elle aussi, ces compétences.»
Reyl sâest ainsi spécialisée dans les fusions et acquisitions, les émissions et syndications dâobligations privées, les restructurations de haut de bilan et le private equity, services prisés par les grandes fortunes, en particulier entrepreneuriales, dont sâoccupe lâunité adjacente de «private office», ou conseils patrimoniaux. Un métier dont le chiffre dâaffaires a progressé de 30% en 2013. Ces nouvelles prestations ont contribué environ 1,2 milliard de francs en 2013 à la progression de la masse sous gestion.
A côté de ces deux activités figure le cÅur de métier de la banque, à savoir la gestion privée de la division Reyl & Cie, qui gère 5,7â¯milliards. Un segment devenu moins profitable, en raison de lâérosion des marges caractéristique de la place financière suisse depuis quelques années. «Dâoù notre intérêt à développer des métiers comme le corporate advisory, qui génèrent de nouveaux revenus et apportent un supplément de marge», souligne François Reyl. Enfin, il souligne que le métier à fort potentiel des fonds de placement, regroupé dans la filiale Ram Active Investments, a plus que doublé ses revenus nets en 2013, à la faveur de commissions de performance élevées.
Développer les pays émergents
Cette diversification des métiers se double dâune diversification géographique, dont a profité la banque privée. Reyl a développé une nouvelle clientèle dans les pays émergents, en particulier en Asie, au Moyen-Orient et en Russie. «Câest ainsi que les avoirs privés ont pu progresser de 1,5 à 5,7â¯milliards depuis 2008», souligne François Reyl. Autant dire que lâeffet Cahuzac sur les avoirs de la banque sâavère, pour ainsi dire, nul.
Bien que présente à Londres et à Paris, Reyl nâa pas pour objectif prioritaire de développer une activité de banque dépositaire en Europe: «Nous ne créons pas de booking centers, mais offrons notre capacité de gestion en nous appuyons sur des banques dépositaires.» Ainsi, la filiale parisienne de Reyl, qui nâest pas une banque, dépose les avoirs auprès du groupe CIC. Au Luxembourg, Reyl offre des conseils patrimoniaux et du corporate advisory, mais elle nâest ni gérante ni dépositaire.
Lâaffaire Cahuzac aurait-elle refroidi les associés? Selon François Reyl, «le développement dâun réseau de bureaux européens dédiés à la gestion de portefeuille pour une clientèle privée UE nâest pas un axe stratégique majeur au vu des coûts et de la complexité engendrés». Quant à la clientèle française, les patrons de Reyl soulignent quâil sâagit dâun segment «extrêmement marginal» depuis de nombreuses années.
«Nous nâavons aucun résident français dans notre clientèle exerçant ou ayant exercé une charge politique en France. La clientèle française non déclarée, pour nous, câest une affaire qui est réglée, les derniers clients ayant été encouragés à se régulariser». A noter que Dominique et François Reyl sont toujours mis en examen en France pour «blanchiment de fraude fiscale»suite à lâaffaire Cahuzac. Lâenquête suit son cours, mais ils ont bon espoir que le dossier sera vite classé.
Face aux défis liés à la fin du secret bancaire, François Reyl est lucide: «La croissance du métier institutionnel est essentielle.» Mais le métier de la gestion privée peut prospérer, ajoute-t-il, en se focalisant sur les services à forte valeur ajoutée. Il sâagit de sâintéresser au patrimoine générateur de valeur: lâentreprise, lâactivité commerciale du client.
De lui structurer un placement privé obligataire ou une levée de fonds, lâaider à acheter un concurrent, vendre son activité, organiser son actionnariat de manière optimisée, gérer sa trésorerie dâentreprise; câest là que résident les relais de croissance de la gestion privée aujourdâhui. «Ces nouveaux métiers sont ceux grâce auxquels il est possible de reconstituer les marges réduites de la gestion de fortune traditionnelle», résume le CEO.
Et la clientèle américaine?
Les responsables de Reyl ont par ailleurs racheté en 2011 des activités de clientèle américaine déclarée, aujourdâhui placées sous la division Reyl Overseas. François Reyl nâa pas de crainte particulière vis-à -vis de ce segment: «La SEC (ndlr : gendarme boursier américain) réglemente clairement ces activités. La clientèle américaine désirant diversifier ses dépôts et son style de gestion est très nombreuse aussi bien aux Etats-Unis quâen dehors. Il sâagit simplement de sâassurer que les avoirs sont parfaitement déclarés».
Une clientèle intéressante, même si le CEO admet quâil faut faire soi-même une due diligence irréprochable et sâappuyer aussi sur les services de compliance des banques dépositaires.
A cet égard, la Suisse sâest-elle bien défendue face aux attaques contre le secret bancaire? « La Suisse a négocié de manière défensive», répond François Reyl, « dans un mouvement de repli. Elle nâa donc pas obtenu les termes les plus favorables». Dominique Reyl estime aussi que «la politique dâapaisement de la Suisse nâa pas produit de résultats convaincants».
A présent, la place financière doit se réinventer et, «comme elle y parviendra, nous demeurons positifs pour ses perspectives dâavenir». A lâère de lâéchange automatique dâinformations bancaires, signé le 6 mai dernier par la Suisse, François Reyl ne doute pas quâà long terme, toutes les places financières devront y participer.
Mais il admet que «les pays les mieux armés dans la guerre économique ont des moyens de résistance à ce calendrier», moyens que nâaura pas la Suisse, isolée, montrée du doigt. «Elle risque donc de devoir se conformer plus vite que les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne au standard de lâéchange automatique».
Câest pourquoi les banquiers de Reyl sont catégoriques: «Nos activités ne doivent en rien dépendre de ces évolutions. Il faut faire en sorte que nos métiers ne tirent aucun parti de tel ou tel paradis fiscal». Et ils en sont la meilleure preuve.

