Place financière genevoise - Dix enseignements à tirer du parcours de Reyl & Cie - Interview de François Reyl

Bilan - 06.07.2017

Les grandes fortunes familiales s’organisent, collaborent entre elles et privilégient l’investissement direct dans les entreprises non cotées. La place bancaire de Genève se relance comme un hub financier sûr et compétent. 

 

 

La banque genevoise Reyl & Cie, créée en 1973, dont le fondateur et président Dominique Reyl, 79 ans, est toujours aux affaires, est dirigée depuis 2008 par son fils François Reyl. Rencontre avec le directeur général, dont Bilan a tiré dix enseignements sur son métier de banquier aujourd'hui.

 

1. Dans l’après-2008, une banque a pu croître de manière organique, y compris dans la gestion privée. Le groupe Reyl a ainsi hissé ses avoirs de clientèle de moins de 2 milliards de francs en 2008 à 9,1 milliards en 2014, puis à 13,5 milliards à ce jour. Depuis 2014, les avoirs privés passent de 5,7 à 8 milliards, et ceux institutionnels se hissent de 3,5 à 5,5 milliards.

 

2. Les services à teneur administrative destinés à la clientèle institutionnelle (Asset Services) permettent de rentabiliser les coûts de structure. François Reyl évoque l'activité de dépositaire destinée aux institutions financières et aux fonds de placement ou encore la gouvernance et l’organisation de véhicules de placement collectifs. « Ces métiers de volume sont à plus faibles marges mais permettent de rentabiliser nos investissements en IT, infrastructure, back office. »

 

3. Le conseil stratégique aux familles gagne en importance. La banque Reyl l’observe dans son activité « Corporate et Family Governance ». Les conseils en gouvernance familiale et sur les aspects juridiques sont recherchés par les entreprises familiales. La composante institutionnelle prend de l’ampleur, venant compléter les services de « lifestyle management » (conciergerie). Reyl se développe par conséquent dans la structuration de patrimoines familiaux, le conseil juridique, la gestion administrative et financière, l’administration de biens réels et dans l’offre de « detached CFO » (comptabilité et organisation pour des structures et entreprises familiales).

 

4. Les services de conseil aux entreprises et sur les marchés des capitaux sont un élément différenciateur permettant l’apport de valeur ajoutée et la reconstitution des marges. Reyl observe que les entrepreneurs recherchent un interlocuteur de confiance pour structurer des émissions obligataires, organiser des augmentations de capital, structurer des opérations de titrisation ou bénéficier au sens large de services de corporate advisory. « Ce domaine, qui s’apparente à de l’investment banking est ancré dans notre ADN, souligne François Reyl. Les membres de l’équipe dirigeante ont pour la plupart un parcours qui les a exposés à ces métiers. Nous aidons les entrepreneurs de manière concrète dans leurs projets d’émissions, de fusions et acquisitions, de levée de fonds ou encore de restructuration. Au niveau de la Banque, c’est un moyen efficace de combattre l’érosion des marges que l’on observe dans les métiers traditionnels".  Nous estimons que le Corporate Advisory représentera de 15 à 18% du chiffre d’affaires du pôle bancaire (ex-fonds institutionnels) de Reyl en 2017. « Un véritable relais de croissance, peu consommateur en fonds propres », résume François Reyl.

 

5. La création d’un bureau à Dubaï n’a aucunement pour objet de servir la clientèle

européenne recherchant une défiscalisation. Reyl y a généré des apports de clientèle de plus de 800 millions de francs depuis l’ouverture du bureau en 2015. Elle y propose des services de dépositaire et de gestion de fortune pour une clientèle locale et internationale concentrée sur les marchés émergents, en particulier au Moyen-Orient, en Asie et en Afrique de l’Est, mais aussi des services de gestion de fonds de placement poursuivant des stratégies illiquides à l’attention d’une clientèle institutionnelle locale et des services de corporate advisory.

 

6. Londres « restera un centre actif pour l’asset management et le corporate advisory », estime François Reyl. Mais pour déployer un service de gestion de fortune ciblant la clientèle européenne, « le Luxembourg est à ce jour plus attrayant au vu des incertitudes politiques entourant le Brexit».  En effet, nombre de banques privées suisses ont domicilié leurs holdings européennes au Grand-Duché.

 

7. Malte est une juridiction attrayante pour les fonds tels que hedge funds et fonds de private equity. Reyl n’y pratique pas la gestion de fortune mais y a obtenu une licence de dépositaire de fonds (division Asset Services). « Malte est une juridiction intéressante au sein de l’UE pour l’activité de dépôt de fonds de placement institutionnels, qui essaie de se démarquer du Luxembourg, note le CEO. Les fonds enregistrés à Malte devront à terme rapatrier leurs actifs à Malte. Or la concurrence locale y est moins vive".

 

8. La clientèle américaine reste un pôle intéressant. Reyl a ouvert en 2016 un bureau à Dallas sous la marque « Reyl Overseas » régulée par la SEC. « La clientèle américaine déclarée, résidente ou non aux USA, recherche un service bancaire de qualité, et souvent un booking en Suisse, explique François Reyl. Elle apprécie la diversification des actifs, des styles d’investissement, des monnaies, et y trouve une juridiction protectrice de leurs avoirs, en dehors de toute motivation fiscale. Ce segment n’est pas encore d’une grande rentabilité mais c’est un marché cible exceptionnel et très prometteur ».

 

9. Dans cette époque charnière pour le secteur bancaire, il existe un vrai risque existentiel à être trop axé sur la rentabilité à court terme. Les marges dans les métiers de gestion sont en baisse dans toutes les banques, la clientèle négocie les tarifs, alors que les coûts structurels ne cessent de croître en symbiose avec les exigences réglementaires, observe le CEO de Reyl. Ce n’est pas pour autant qu’il faille être timoré sur les investissements. « Il faut construire large, pour construire haut». Reyl a, selon lui, la chance de ne pas être cotée en bourse, de ne pas raisonner trimestre par trimestre. « La recherche de la rentabilité à court terme dans un écosystème comme celui d’aujourd’hui peut être dangereuse, met-il en garde. Il faut investir dans les relais de croissance qui porteront la banque pour les décennies années à venir et privilégier les synergies entre les différents métiers dans une optique transversale . La rentabilité vient ensuite naturellement et ne peut être un préalable».

 

10. Les modèles du monde bancaire doivent évoluer, estime François Reyl. « Il faut non seulement concéder les investissements nécessaires pour adapter de manière dynamique les structures IT, juridiques, de compliance et de risque, mais encore être créatif et audacieux dans l’identification des services à forte valeur ajoutée, des sources de croissance et des offres technologiques qui définiront la banque de demain. Nous pensons que la vague réglementaire actuelle devrait s’atténuer à partir de 2020.  Il faut donc relever ce double défi et construire un navire solide et adapté à la période qui s’ensuivra. Nous verrons quels acteurs auront pu s’adapter. Certains devront être vendus ou complètement repensés.  Pour notre part, nous restons optimistes et combatifs.»

 

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